
«
Bien sûr que je l’avais déjà vu, inoubliable, oui. Une seule fois […]. Et je
sais ce que je m’étais dit : un homme comme on en croise très vite qu’une seule
fois, pour toujours ; déjà loin quand on le comprend, quand, stupidement, on le
regrette. Une pensée futile et spontanée, les yeux en sourire quelques mètres
encore et puis tout s’efface, inaccessible et déjà un mirage. Une
impossibilité. »
S’il me fallait définir Ariste, je dirais
avant toute chose qu’il ne s’agit pas d’un livre.
Non,
Ariste est assurément bien plus que cela. Un chef d’œuvre, une pépite, une
rareté, un OVNI (comprenez Objet Véritablement Novateur Intellectuellement !),
un séisme dans le monde de la littérature contemporaine.
Ce qui frappe à première vue, c’est son
aspect esthétique, résolument non-conforme. En effet, ses plus de 1000 pages en
font un ouvrage imposant qui a de quoi décourager les plus petits appétits.
Mais dans le cas présent, je peux vous assurer que l’appétit vient en lisant !
Passer
à côté d’Ariste, c’est passer à côté de la littérature contemporaine. Ariste
bouleverse les genres, les codes, il remet tout en question.
Le
style narratif de l’auteur est pour le moins déconcertant lui aussi.
Quasi-entièrement écrit sous la forme de dialogues, à la manière d’un film,
Ariste nous invite à une gymnastique totalement inhabituelle : les quelques
quarante personnages de l’histoire se partagent alternativement la narration,
sans que le lecteur ne soit préalablement averti du changement. Après cent
premières pages un peu périlleuses, il faut le reconnaître !, on se familiarise
finalement avec le style d’expression, le registre de langue, et la sensibilité
de chacun des personnages que l’on reconnaît alors aisément dès qu’il prend la
parole. Mais la gymnastique est également temporelle ! En effet, nous nous
trouvons parfois projetés dans le futur ou dans le passé, avant de revenir à la
situation présente ; d’autres fois c’est une même scène qui nous est livrée,
mais du point de vue d’un autre personnage… Bref, voici une lecture qui
interdit toute passivité !
Penchons-nous maintenant sur l’histoire.
Ariste, 35 ans, est docteur ès lettres
modernes, docteur en philosophie et agrégé de lettres classiques.
Ce n’est pas au hasard que Claire Cros a
choisi de donner à son personnage central - et ô combien charismatique - ce
prénom, dont le grec « aristos »
signifie « le meilleur ».
«
Un surdoué caractériel et infect »,
c’est ainsi que le décrivent ses anciens professeurs.
Mais pour tous, Ariste est avant tout un
mystère, un homme d’excès et de paradoxes, un génie à l’état pur comparé à
l’albatros de Baudelaire, rien de moins !
Son
intelligence, son incroyable beauté, ses innombrables dons artistiques, et son
empathie absolue font de lui une incarnation de l’excellence et de la
perfection : « un circuit fermé de beauté, d’équilibres esthétiques ».
A l’aube du récit, qui se déroule à Paris
dans le quartier de Montmartre, Ariste est sur le point de perdre Paul, son
ancien directeur de recherches et véritable sommité universitaire, condamné par
une leucémie. Un lien singulier unit les deux hommes, un amour inconditionnel,
absolu et sublimé. Un amour non consommé toutefois, du fait de l’hétérosexualité
d’Ariste. Ce dernier est anéanti à la mort de Paul, comme privé de son essence.
C’est alors qu’il fait la connaissance de
Sépia, une jeune éditrice dont la beauté, l’intelligence et l’impertinence
l’interpellent. Il décide de lui laisser, de manière anonyme, un livre dont il
est l’auteur. Un livre objet de toutes les passions, puisque Paul s’était déjà
évertué, en vain, à convaincre Ariste de le faire publier.
Sépia
est donc, à son tour, conquise par cette œuvre « miraculeuse », « révolutionnaire
», qu’elle désire à tout prix éditer, attendant désespérément que l’auteur
se fasse connaître. Ariste, lui, s’y refuse obstinément, pour diverses raisons
qu’il expliquera plus tard à Sépia, tout comme il s’en était déjà entretenu
avec Paul.
Assez
vite, l’amitié entre l’écrivain prodige et la jeune éditrice se renforce, se
transforme. Une course-poursuite amoureuse fulgurante s’engage alors entre ces
deux êtres aux personnalités hors-norme. Fragilisée par une dépression qui lui
a valu un an et demi d’internement en clinique psychiatrique, Sépia se révèle
peu à peu blessée, et prisonnière d’un avenir auquel elle se trouve aliénée
malgré elle. Ariste s’évertue à essayer de lui ouvrir les yeux, la faire réagir
et changer ce destin auquel elle se croit condamnée. Sépia sera à la fois son
alliée, son adversaire, son amante. Son admiration pour Ariste est sans borne :
« Sa position indolente avait son
arrogance esthétique et érotique, précisant ses contours sous sa veste, son
torse plein, sa cambrure marquée ; athlétique mais souple, tout son corps était
sans borne, sans entrave, en pouvoir, à l’once d’un caractère sans doute. Une
jeunesse, une dynamique calme, une force et une liberté […] ».
Les personnages secondaires, tout aussi attachants,
évoluent dans un univers dont le point central est « Le Non-loin », un café
juché sur les hauteurs de Montmartre et tenu par Marite, la mère substitutive
d’Ariste, au caractère bien trempé.
Les
répliques fougueuses et électriques entre Ariste et Sépia laissent peu à peu la
place à des débats et tirades interminables et passionnés sur l’art et la
philosophie ; à des conversations profondes sur l’amour, le désir. Des scènes
pleines de sensualité, de pudeur parfois, alternent avec des étreintes à l’érotisme
exacerbé.
On ne lit pas Ariste, on le dévore, on y
plonge en apnée, on le vit de l’intérieur. C’est un lien fusionnel qui lie le
lecteur à cet ouvrage, quelque chose de puissant, d’intense, de bouleversant,
dont on ne sort pas indemne… si toutefois on en sort.
Définitivement : Ariste, ça ne se raconte
pas… ça se lit.
Mélina Hoffmann
bravo ,pour cette chronique ça donne envie de le lire.
RépondreSupprimerCharly
Cette chronique est un vrai régal et donne très envie de lire l'histoire. Et un grand bravo à Mélina qui à "osé" mettre en lumière ce livre "boudé par la critique" un petit chef-d'oeuvre ! Il fallait le faire !!!!
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