De moi, vous dire..

Ma photo
Paris, France
Ma vie, c'est du bonheur à ne plus savoir qu'Enfer. Journaliste littéraire et culturelle pour le BSC News Magazine, je suis une passionnée, amoureuse de la vie et boulimique de mots. Ceux que je dévore à travers mes très nombreuses lectures, et ceux qui se dessinent et prennent vie sous ma plume. Je travaille actuellement à l'écriture d'un roman, d'un recueil de poèmes ainsi que d'un recueil de tweets. A mes heures perdues, s'il en est, j'écris des chansons que j'accompagne au piano. Mon but dans la vie ? Réaliser mes rêves. Work in progress... LES TEXTES ET POÈMES PRÉSENTS SUR CE BLOG SONT PROTÉGÉS PAR LE CODE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE (COPYRIGHT).

27 mars 2013

'La vie devant soi', Romain Gary


« Monsieur Hamil paraissait tout triste. C’est ses yeux qui faisaient ça. C’est toujours dans les yeux que les gens sont les plus tristes. »
Mohammed, c’est un petit garçon arabe qui ne sait pas très bien quel âge il a, ni d’où il vient. Aucun document pour le « prouver » comme il dit, seulement les paroles de Madame Rosa, ancienne prostituée juive déportée à Auschwitz qui l’a recueilli et élevé, et qui tente du mieux qu’elle peut de le préserver d’une réalité trop brutale.
Madame Rosa habite « au sixième à pied » d’un appartement de Belleville, dans le XXème arrondissement de Paris. Elle y recueille clandestinement des enfants « nés de travers », dont les mères sont des prostituées qui ont du continuer à gagner leur vie en « se défendant » sur le trottoir. Momo, Banania, Michel, Moïse… Des « enfants de pute » qu’elle protège des nazis, des proxénètes et de l’Assistance Publique.
Alors forcément, la vie, ça a un goût un peu amer quand elle vous accueille sans vraiment vous vouloir…
« Je devais avoir quoi huit, neuf ou dix ans et j’avais très peur de me trouver avec personne au monde. Plus Madame Rosa avait du mal à monter les six étages et plus elle s’asseyait après, et plus je me sentais moins et j’avais peur. »
C’est un lien fusionnel et maternel qui unit la vieille femme au petit Momo ; deux êtres fragiles, écorchés, qui prennent soin l’un de l’autre avec une profonde tendresse.
Momo est un petit garçon doté d’une grande intelligence. Une intelligence qui s’exprime avec des mots d’enfants et une naïveté attendrissante, dont on se délecte tout au long de ce récit. Car c’est à lui que Romain Gary confie la plume dans ce roman. Les expressions figurées sont employées au sens propre et côtoient des mots inventés, déformés, et autres paroles écrites comme on les dit quand on a une petite dizaine d’années et que la vie a oublié de commencer par nous faire croire qu’elle serait belle ; des descriptions coquasses mais bouleversantes de sincérité, et qui font immanquablement sourire.
« Les gens tiennent à la vie plus qu’à n’importe quoi, c’est même marrant quand on pense à toutes les belles choses qu’il y a dans le monde. »
Momo raconte son quotidien avec Madame Rosa, qui « s’habille toujours longtemps pour sortir parce qu’elle a été une femme et ça lui est resté encore un peu » et qui se parfume toujours derrière les oreilles, « peut-être pour que ça ne se voie pas ».
On est forcément touché par ces deux êtres écorchés que tout oppose en apparence mais qu’un amour profond unit. Touché par ce petit garçon qui se demande si on peut vivre sans amour et qui a transformé son parapluie en un ami imaginaire…
Il y a aussi ce petit caniche gris qu’il vole et qu’il se met à aimer « comme c’est pas permis » avant de le vendre pour qu’il ne manque de rien et soit plus heureux. L’argent reçu, il s’en moque et le jette dans une bouche d’égout…
Inquiétée par quelques crises de colère de ce type, Madame Rosa emmène à plusieurs reprises Momo chez le médecin, Monsieur Hamil. Mais à chacune de ces visites, c’est à elle que ce dernier prescrit du repos ou des médicaments. Lorsque la vieille femme tombe malade, Momo décide de s’occuper d’elle à son tour et l’aide à se cacher dans ce qu’elle appelle son « trou juif », pour que sa volonté de ne pas mourir à l’hôpital soit respectée.
C’est un roman triste et tendre, sombre et optimiste, violent et empli d’humanité, qui hante longtemps notre esprit. Romain Gary aborde des thèmes profonds, souvent douloureux – tels que la vieillesse, l’euthanasie, la mixité sociale, la solidarité entre des êtres de générations, cultures ou religions différentes, ou encore le besoin d’amour, avec une légèreté de ton et un optimisme naïf permis par le très jeune âge et l’imagination débordante de son narrateur. Ainsi, l’humour vient teinter de douceur les noirceurs de l’existence et défier le désespoir de vivre.
C’est sous le pseudonyme d’Emile Ajar que Romain Gary publia ‘La vie devant soi’ en 1975. Ce nom d’emprunt et la complicité de son neveu Paul Pavlovitch qui se présenta comme l’auteur, lui permirent d’être récompensé d’un Prix Goncourt pour ce roman. Prix qu’il n’aurait jamais dû recevoir puisqu’il avait déjà été récompensé pour ‘Les racines du ciel’ en 1956.
Cette supercherie ne fut révélée qu’après la mort de Romain Gary qui mit fin à ses jours en 1980 et s’inscrivit comme le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises ce prix prestigieux et convoité.

Mélina Hoffmann        


Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Mars 2012   
 

8 mars 2013

'Le livre de l'intranquillité', Fernando Pessoa



« Je suis les faubourgs d'une ville qui n'existe pas, le commentaire prolixe d'un livre que nul n'a jamais écrit. Je ne suis personne, personne. Je ne sais ni sentir, ni penser, ni vouloir. Je suis le personnage d'un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d'un être qui n'a pas su m'achever. »
Voilà un livre qui coupe le souffle, un ovni littéraire qui nous chahute avec douceur et violence tout à la fois, sans plus quitter notre quotidien. Et on se demande pourquoi on ne l’a pas eu entre les mains avant. Avant tous les autres, avant aujourd’hui, avant le reste aussi.
Encore faut-il être prêt à ingérer ces quelques 600 pages de prose agonisante et désordonnée, et à plonger dans les tréfonds de l’âme humaine, là où git l’être dans sa nudité la plus absolue, là où l’on évite généralement de s’aventurer. Mais il suffit d’y prêter un œil pour être littéralement ensorcelé par ce qui se dégage de grandiose et de fascinant de l’œuvre posthume de ce célèbre poète portugais du XXème siècle.
Ce livre est en réalité le journal qu’a tenu Fernando Pessoa tout au long de sa vie sous l’identité d’un modeste employé de bureau de Lisbonne, Bernardo Soares, l’un de ses nombreux homonymes.
Il y impose une langue et un style singuliers, ne respectant aucun cadre, aucune structure, et transcrivant de manière complètement brute et décousue les tourments qui l’habitent, ses réflexions sur la vie, l’humain, l’amour, l’Art...

La prose de Fernando Pessoa a ceci d’extraordinaire qu’elle dépeint les choses, les êtres, la vie en général, avec une lucidité étourdissante. La réalité semble littéralement habiter ses mots ; les impressions et les sensations se dessinent sous sa plume tels des paysages.
Une conscience exacerbée qui lui rend l’existence presque insoutenable.
« Qui donc me sauvera d'exister ?
Je gis ma vie. »

On se surprend pourtant, parfois, à lui envier cette lucidité tant elle semble par ailleurs le libérer de quelque chose. Un quelque chose qui pourrait ressembler à l’espoir, finalement...
Avec une humilité désarmante et même une indifférence avouée à son égard, il nous livre ses angoisses les plus profondes, sa vision sombre du monde, son dégoût des hommes, son ennui face aux sensations et aux émotions, sa douleur d’exister.
Fernando Pessoa assume sa vie comme une perpétuelle errance, une inconsistance à laquelle seul l’Art peut donner un sens, et porte en lui une profonde tristesse qui donne à toutes choses un goût prématuré de nostalgie, une douce amertume. Cette intranquillité qui l’habite nous gagne également un peu plus à chaque page, et pourtant, il émane de toute cette grisaille de l’âme quelque chose de lumineux, de réconfortant. La plume de Pessoa est à ce point gorgée de poésie que même les mots les plus douloureux ressemblent à des caresses, et qu’une fois la lecture terminée, on y revient sans cesse puiser ça et là un peu de cette douceur.
« Un froid angoissé pose ses mains glacées autour de mon pauvre coeur. Les heures grises s'étirent, s'interminabilisent dans le temps ; les instants se traînent. »
Passionné, pessimiste, affamé d’une affection qu’il n’a jamais reçue, celui dont le nom signifie ‘personne’ en portugais – ça ne s’invente pas ! - se considère comme n’étant fait que d’inachevé et de renoncements, rêvant de disparaître, non pas au sens de mourir, mais au sens métaphysique de ‘non-exister’.
A mi-chemin entre le rêve éveillé et la folie, Pessoa touche du doigt l’impalpable, traduit en mots des sensations à la lisière de l’indicible. Il cherche à se vivre pleinement autant qu’à se fuir. Cette impossibilité le plonge dans une réelle incapacité à vivre et l’amène à privilégier le rêve et l’espace confortable de sa liberté intérieure.
« Vis ta vie. Ne soit pas vécu par elle. Dans la vérité et dans l'erreur, dans le plaisir et dans le dégoût de vivre, soit ton être véritable. Tu n'y parviendras qu'en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c'est celle qui, loin de t'appartenir, appartient aux autres. Tu remplaceras donc la vie par le rêve, et ne te soucieras que de rêver à la perfection. Dans aucun des actes de la vie réelle, depuis celui de naître jusqu'à celui de mourir, tu n'agis vraiment : tu es agi ; tu ne vis pas : tu es seulement vécu. »
Ce livre est le chef-d’œuvre d’un génie littéraire, rien de moins. On ne se remet pas complètement d’une telle lecture et des questionnements philosophiques et métaphysiques qu’elle pose.  On y laisse un bout de soi, on en ressort transcendé, habité par quelque chose de nouveau.
« Je voudrais que la lecture de ce livre vous laisse l'impression d'avoir traversé un cauchemar voluptueux. »  Fernando Pessoa n’aurait pas pu mieux s’y prendre ! Aucun cauchemar n’a jamais été aussi doux, et aucun réveil n’a jamais donné à ce point l’envie de se rendormir.

Mélina Hoffmann
Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Février 2012   

27 févr. 2013

'Quand souffle le vent du Nord', Daniel Glattauer

« Trois jours plus tard
Objet : La pause est finie !
Chère Emmi, nous avons fait une pause de trois jours sans mails. Je trouve que nous pourrions nous y remettre. Je vous souhaite une bonne journée de travail. Je pense beaucoup à vous, le matin, le midi, le soir, la nuit, entre-temps, à chaque fois un peu avant et un peu après – et aussi pendant. Je vous embrasse, Leo. »
Une adresse mail mal recopiée, un courrier adressé à un mauvais destinataire, et voilà comment ce qui aurait dû n’être qu’un banal courrier administratif se transforme en point de départ d’une interminable correspondance entre un homme et une femme  dont les chemins n’avaient – à priori – aucune raison de se croiser.
Leo Leike et Emmi Rothner ne se connaissent pas, ils ne se sont jamais vus et ne savent absolument rien l’un de l’autre. Deux parfaits étrangers en somme. Pourtant, un jour de janvier, c’est dans la boîte mail de Leo qu’arrive par erreur un mail d’Emmi demandant la résiliation de son abonnement à un magazine. Un mail auquel Leo décide de répondre pour avertir la jeune femme de sa mégarde. Tout aurait pu s’arrêter là. Mais il n’y a pas de hasard dit-on…
Ainsi, de trait d’humour en douce provocation, les mails se succèdent, se rapprochent, se bousculent ; Emmi et Leo tentent de se deviner sans rien se révéler de leurs vies respectives ; les mots valsent, se taquinent, se fuient, se rattrapent, s’enlacent, s’agrippent, s’écorchent... Le jeu de séduction s’installe, le lien se crée. Les « Cordialement » deviennent des « bises », qui se changent peu à peu en « je vous embrasse », puis en « je vous embrasse très fort », de même que la signature de la jeune femme - E.Rothner - se mue en Emmi Rothner, avant de devenir Emmi, puis ‘votre Emmi’.
« Je n’arrive pas à dormir.  Vous ai-je déjà parlé du vent du nord ? Je ne le supporte pas quand ma fenêtre est ouverte. J’aimerais bien que vous m’écriviez encore quelques mots. Juste « fermez la fenêtre alors ». Et je pourrai vous rétorquer : je n’arrive pas à dormir avec la fenêtre fermée. »
L’étreinte se resserre entre ces deux êtres dont ni les corps ni même les regards ne se sont jamais rencontrés ; le plaisir de mails échangés se fait besoin, la dépendance s’installe, puis se pose naturellement la question de la rencontre, et cette crainte de rompre ce que ce lien a d’impalpable. Ils se lancent alors un défi : se donner rendez-vous dans un café bondé, et se reconnaître, sans savoir à quoi ressemble l’autre, et avec l’interdiction de s’aborder. Mais y sont-ils vraiment prêts ? Sauront-ils se retrouver au-delà des mots ? Existe-t-il une place pour eux quelque part, ailleurs que dans cet espace virtuel ?
Didier Glattauer nous offre une romance contemporaine diablement efficace que l’on dévore d’une traite ! Une histoire originale, tendre, pleine de fraîcheur ; des répliques pétillantes, piquantes ; des personnages auxquels on s’identifie sans mal et qui nous offrent le délicieux spectacle des premiers temps de l’amour, de ses craintes, ses hésitations, ses impatiences, ses angoisses, ses impossibilités aussi parfois. Au fil des pages, on se laisse envelopper dans une sorte de cocon douillet, une bulle de douceur qui nous fait oublier tout ce qui se passe autour, et on se sent immédiatement devenir - nous aussi !- accros à ces mails, à leur ton taquin et passionné, à la magie de cet amour épistolaire à priori complètement improbable et pourtant crédible.
« Emmi, vous me hantez. Vous me manquez. J’ai le mal de vous. Je lis vos mails plusieurs fois par jour.  Votre Leo. »
On lit le sourire aux lèvres, on a le cœur qui se serre un peu parfois, on devine l’angoisse, on devient Emmi, ou Leo, et on savoure chaque nouveau mail comme s’il nous était adressé.
Et puis on guette notre boîte mail, au cas où…
Un livre drôle, rythmé, tendre, qu’on lit le sourire aux lèvres et dont on a beaucoup de mal à se défaire. Mais heureusement, Leo et Emmi n’ont pas dit leur dernier mot…

Mélina Hoffmann

Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Février 2012   

9 févr. 2013

'Derrière la neige', Audrey Guiller



« Avril 2009 : Cause départ étranger, propriétaire meublé cherchent couple de retraités non fumeurs, sans animaux, sans amis, sans chaussures à talons et particulièrement honnêtes, pour location d'un an. »

Il faut une sacrée dose de courage pour quitter son petit chez soi douillet pour un endroit où il fait froid toute l’année, où il neige, où la nuit tombe tôt, où il fait froid, où il neige, où il… neige… ! Surtout quand vos amis vous encouragent à coups de « Il fait vraiment froid là-bas, et puis toute cette neige…! »

Au diable les préjugés et qu’importe le froid ! Audrey Guiller a décidé de s’installer pendant un an au Québec, en compagnie de son mari et de ses trois enfants. Une épopée familiale que la journaliste bretonne nous fait partager, saison après saison, au travers d’anecdotes et autres petites chroniques pétillantes de la vie quotidienne. Des chroniques qui n’avaient nulle autre ambition que le blog de la jeune femme, initialement réservé à ses proches, puis devenu public à la demande de ses amis, et repéré par un éditeur qui lui a proposé d’en faire un livre. 

Nous découvrons alors… le froid, certes !, mais aussi tout ce qui se cache derrière la neige : du contact facile et généreux avec les inconnus jusqu’aux nombreuses opportunités offertes par la société, en passant par l’estime de soi favorisée et encouragée dès les premières années d’école, ou encore les restaurants où on apporte le vin et où on emporte les restes !

« Ils ne roulent pas sur les doigts de pieds des piétons trop lents à traverser, ils ne doublent pas dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, ils sont détendus du klaxon, zen de l'appel de phares. Ils s'insultent moins que des Français de 3 ans en cours de trottinette. »

Il n’y a, dans ce livre, ni vérité absolue, ni volonté de dénigrer un pays ou un peuple au profit de l’autre. Les bons et les mauvais côtés de chacun se côtoient sans aucune animosité. Audrey Guiller porte un regard tendre, malicieux et sans prétention sur ce qui l’entoure, n’hésitant pas à pratiquer l’autodérision : « Qu'est-ce qui est plus tolérant qu'un Québécois ? Deux québécois. Et qu'est-ce qui est plus râleur et impoli qu'un français ? Pffff. Rien. Un seul suffit. » 
Elle évoque aussi les moments de nostalgie, toujours avec un fond d’humour, comme lorsqu’elle avoue avoir parfois gardé son bikini sous ses vêtements chauds : « Un acte de rébellion contre l'hiver. [...] Sous les pavés, la plage, quoi ! »

Ce livre a d’abord été chaleureusement accueilli par le public canadien avant d’arriver en France. Une lecture divertissante et rafraîchissante, qui donnerait presque envie de tenter l’aventure… s’il n’y avait pas ce froid !


Mélina Hoffmann


Le blog de l’auteur : http://audrey.openkam.net/

Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Janvier 2012   

25 janv. 2013

'Le premier oublié', Cyril Massarotto




« - Bonjour, maman.

- Qui êtes-vous ?

Ainsi, mon univers a basculé : en une phrase, je suis devenu le premier oublié. »

Des souvenirs qui filent, s’embrument, toute une vie qui s’échappe, des liens qui réinventent leur nature, des instants sur lesquels le temps n’a plus de prise, des attitudes soudainement libérées des conventions sociales, imbibées de la spontanéité d’une enfance à jamais égarée…

Il a suffit d’un « vous » pour que Thomas comprenne que tout était en train de basculer. Un « vous » prononcé par sa mère, comme une gifle en plein visage. Quelques heures plus tôt, il était encore son fils. En l’espace d’une nuit, il était devenu un étranger.

Face à l’évidence de la maladie qui s’installe : le déni, l’envie de fuir, de contourner la réalité, de sourire… à la folie, pour ne pas souffrir. Pas tout de suite. Moins, peut-être.

« - Tu te rends compte, j'ai cru que ton père s'appelait Max, j'ai même cherché le prénom Max dans mon téléphone !

- Mais enfin, maman, Max est bien le prénom de papa !

- Ah, tu me rassures, je ne suis pas folle alors ! C'est encore ce foutu portable qui...

- Maman, papa est mort l'été dernier. »

Cyril Massarotto nous offre ici un regard croisé sur la maladie d’Alzheimer. Deux voix se font entendre à tour de rôle. Celle de Thomas, confronté à l’état de sa mère face auquel il se sent désarmé, impuissant, révolté, et celle de Thomas encore, mais qu’il prête cette fois à sa mère. Il exprime ainsi ce qu’il pense être ses angoisses à elle, ses interrogations, sa colère face à sa propre vie qui lui fait faut bond, ses mots. Des répliques touchantes, parfois brutales, qui nous plongent avec beaucoup de pudeur, de tendresse, et une pointe d’humour, au cœur de la maladie.

On rit quelques fois, et puis on a les larmes aux yeux devant cette mère et son fils qui se débattent avec la maladie, elle luttant contre l’oubli qui ne cesse de gagner du terrain, suppliant Alzheimer de ne pas lui voler tous ses souvenirs, de lui en laisser quelques-uns au moins, même les moins bons, et lui profondément bouleversé par les sentiments qu’il ressent, par cette mère qui ne le reconnaît pas, ces repères qui n’existent plus et cet amour brutalement mis à l’épreuve.

« Je ne sais plus si je l’aime.

Quand je vois cette enveloppe qu’on maintient en vie, je ne sais plus ce que je ressens. Cette sensation est insupportable, elle me dégoûte, je me dégoûte.  (…) tu es quoi alors ? Quand on n’est ni mort ni vivant, qu’est-ce qu’on est ? Qu’est-ce que tu es, maman ? »

Un livre poignant, qui nous chahute.

Mélina Hoffmann
Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Janvier 2012  

19 janv. 2013

'A la santé d'Henry Miller', Olivier Bernabé



« Le passé ne doit pas être un refuge facile, pratique, qui se transforme en réalité encombrante, en piège, un lourd fardeau qui plombe l'existence, le maléfice de la lucidité. Le passé est le passage vers le présent. L'imagination se ballade, flirtant entre la mémoire et l'oubli. Comme le courage et la lâcheté, si proches qu'ils finissent par se confondre, le souvenir et l'oubli n'ont d'autre solution que de cohabiter, devenir complices. Tout repose dans le dosage. C'est un peu le sens de mon histoire. »

Il est des rencontres comme des séismes, capables de faire s’effondrer les fondations de toute une vie. Pour un sourire, un visage, quelques mots, une simple présence, c’est parfois tout un univers qui bascule. Pour un lien qui ne s’explique pas, pour une destination inconnue, pour une incertitude, on a envie de se perdre, de quitter le confort rassurant d’un quotidien sans surprise, de se mettre en danger.

C’est au cours d’un mariage auquel il est invité que Balthazar Saint-Cene, antiquaire de renom sur la place de Paris et quarantenaire misanthrope, rencontre Alma, une femme mystérieuse et troublante à laquelle il se sent immédiatement lié sans toutefois parvenir à définir la nature de ce lien. Elle dit être son ange gardien, s’échappe sans qu’il n’ait le temps de la retenir puis lui revient, évanescente… Elle sait tout de lui. D’elle il ne sait rien. Pourtant, cette fascination, ce besoin irrépressible et soudain de ne plus s’en séparer. « Il nous fallait rattraper le temps perdu, réparer l'injustice de ne pas s'être rencontrés avant, bien avant, depuis le début, depuis toujours... » Est-elle seulement réelle ? On en doute parfois.

Entre curiosité, obsession et remise en question, Balthazar décide alors de tout quitter – femme, enfant et activité professionnelle -, pour enfin peut-être se trouver lui-même. Car au-delà de cette Alma – à la fois si proche et si inaccessible - dont il veut suivre la trace et percer les mystères, c’est avant tout sur celle de sa propre existence qu’il se lance. 

« Qu'est-ce que j'allais en faire, de cette liberté ? Peut-être revenir au point de départ ? Est-ce que tout est inscrit quelque part ? Peut-on modifier même une petite ligne de ce qui définit ce que nous sommes, et ne cessons jamais d'être ? »

Tout au long de ce qui se révèlera être une véritable quête initiatique, Balthazar – en proie à ses propres contradictions et à un passé douloureux - se livre à un dialogue intérieur avec sa conscience, incarnée par Henry Miller. Choix évidemment judicieux que ce romancier américain qui se voulait en recherche perpétuelle de sa pleine libération, aspirant à l’intensité dans la vie comme dans l’art. L’œuvre d’Henri Miller – sujet à de nombreuses controverses – combat le puritanisme anglo-saxon et fait l’éloge d’une sexualité libérée dont il est beaucoup question au début de ce livre notamment.

La légèreté et l’écriture parfois crue des premiers chapitres cèdent peu à peu la place à un fond plus énigmatique et profond, teinté de nombreuses interrogations, et abordant avec beaucoup de justesse la complexité des liens familiaux, notamment le lien père-fils à travers la relation entre Balthazar et son père : « D'amour pur et simple, il ne fut jamais question... On ne peut obtenir de ce type d'homme, ni effusion, ni tendresse. J'en ai pleuré souvent, même si j'ai du mal à l'avouer (...) Aujourd'hui encore, je conserve de mon enfance une boule douloureuse dans le creux du bide, et un ganglion rouge, même en été. »

Olivier Bernabé nous offre un livre bavard mais néanmoins captivant et touchant, aux personnages fouillés et attachants. Aussi, malgré les quelques longueurs que l’on pourrait lui reprocher, les rebondissements nombreux nous mènent avec rythme jusqu’à un dénouement surprenant.

On suit avec intérêt l’évolution de cet homme bien décidé à trouver les pièces manquantes du puzzle de sa vie et à les assembler dans le bon ordre. On s’approprie certains de ses questionnements, ses doutes, ses craintes, ses raisonnements. On sourit, on réfléchit, et c’est un peu à contrecœur qu’on le quitte, ce Balthazar…


Mélina Hoffmann

Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Janvier 2012