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Ma vie, c'est du bonheur à ne plus savoir qu'Enfer. Journaliste littéraire et culturelle pour le BSC News Magazine, je suis une passionnée, amoureuse de la vie et boulimique de mots. Ceux que je dévore à travers mes très nombreuses lectures, et ceux qui se dessinent et prennent vie sous ma plume. Je travaille actuellement à l'écriture d'un roman, d'un recueil de poèmes ainsi que d'un recueil de tweets. A mes heures perdues, s'il en est, j'écris des chansons que j'accompagne au piano. Mon but dans la vie ? Réaliser mes rêves. Work in progress... LES TEXTES ET POÈMES PRÉSENTS SUR CE BLOG SONT PROTÉGÉS PAR LE CODE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE (COPYRIGHT).
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31 oct. 2013

'Rompre avec nos rôles, l'éloge d'être soi', Sarah Seriévic


"[…] Tant que nous n’avons pas renoué avec ce qui vibre à l’intérieur, nous sommes réduits à un rôle, un chiffre, un numéro, un bon exécutant ; c’est oublier que notre plus grande souffrance ne vient pas de ce que nous avons ou de ce que nous n’avons pas, mais de ce que nous ne sommes pas. Nous ne pouvons pas être libres dans le déni de qui nous sommes et c’est peut-être cette liberté qui nous fait tellement peur. "

Être soi-même, cela sonne comme une évidence. Quoi de plus complexe pourtant, de plus effrayant parfois, que cette rencontre avec soi ? Tout un apprentissage à faire en réalité. Un apprentissage nécessaire si l'on veut s'épanouir dans une vie qui nous ressemble, loin du chemin que nous a plus ou moins consciemment tracé notre entourage proche, nos parents, la société, l'environnement dans lequel nous avons grandi et sur lequel nous avançons machinalement.
Une fois adulte, il nous faut en effet faire le tri, nous libérer de nos rôles et reprendre en main les rênes de notre vie. Une entreprise difficile dans la mesure où elle implique de nous aventurer hors de notre zone de confort, et d'aller parfois à l'encontre de la volonté de nos proches et des espoirs qu'ils avaient fondés en nous.

Être en accord avec soi-même et ses désirs profonds est l'une des conditions - si ce n'est LA condition - essentielles au bonheur.

« Nous ne vivons pas en fonction de la conscience que nous avons de nous, mais dans l’idée de nous faire apprécier par ceux qui nous entourent. Cela nous rend d’une part dépendant du désir des autres et d’autre part, nous rend prisonnier de toutes sortes de séductions qui nous coûtent la vie. »

Sarah Sérievic nous invite à nous poser des questions essentielles pour retrouver le chemin de nos propres besoins et désirs. Elle nous fait partager son expérience de thérapeute au gré de situations vécues avec ses propres patients, mais aussi au travers d'expériences plus personnelles. Des situations toujours très révélatrices et symboliques qui illustrent parfaitement l’esprit de ce livre.
Elle insiste sur la nécessité de prendre régulièrement du recul face aux évènements de la vie afin d’en tirer les meilleurs  enseignements, mais aussi sur l'importance de la thérapie qui permet de libérer notre esprit d'émotions bloquées dans notre subconscient,

Par le biais d'exercices de réflexion, l’auteur nous invite à nous réapproprier nos émotions, à décoder nos sensations, à exprimer notre ressenti, à modifier le regard que nous portons sur les choses et à développer des pensées positives. Savoir tirer le positif de chaque situation permet de les rendre constructives, de transformer les échecs en expériences, sans quoi ils reviendront sans cesse parasiter notre vie et nos relations avec les autres. Elle nous apprend beaucoup sur notre propre personnalité, nos peurs, nos désirs, sur les vertus thérapeutiques de l'amour aussi.

« On ne peut pas être absent de soi-même et présent aux autres ».

L'amour, la confiance, le respect, l'estime que nous offrons à l'autre ne peuvent être authentiques que si on les ressent d'abord sincèrement pour soi.
Ce cheminement vers soi demande de la persévérance et de nombreuses prises de conscience. Il demande aussi d'oser, oser s'aventurer vers l'inconnu et ces zones non encore explorées de notre être profond, oser ne plus répondre à certaines attentes de notre entourage ou de la société, oser aimer et dépasser nos peurs. Mais cela en vaut la peine si l'on souhaite mener une vie harmonieuse, en accord avec nos valeurs et désirs profonds.

Car le bonheur n'est pas dans le paraître, la possession ou le regard des autres.
Le bonheur est enfoui en nous, sous toutes ces choses qui nous sont finalement extérieures.

Mélina Hoffmann

Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE d'Octobre 2013.

7 oct. 2013

'Une larme m'a sauvée', Angèle Lieby



« Les jours ont passé. Je me suis réveillée, mais la nuit ne m'a pas quittée. Le savent-ils, les médecins, Ray, Cathy, que je suis de retour ? Tout est calme. J'entends cette respiration et ces bruits de machines en permanence, j'entends des voix régulièrement, mais elles ne me parlent jamais. J'ai l'impression que l'on m'ignore. D'être là sans l'être vraiment. Ou plutôt d'être présente sans que les autres le sachent, comme un fantôme... (…) Je suis parfaitement éveillée, et ils me croient dans les limbes de l'inconscience. »

Imaginez... Vous êtes allongé dans un lit, vous ressentez les sensations. Toutes. Mais votre corps ne vous répond plus, incapable du moindre mouvement. Imaginez... Vous souffrez, tout votre être hurle intérieurement sa douleur. Mais vous êtes dans l'incapacité totale de communiquer. Imaginez... vous venez de retrouver la lumière du jour, la vie vous habite à nouveau. Mais tout le monde vous croit encore plongé dans la pénombre. Pire, tout le monde vous condamne.

A la suite d'un malaise, Angèle Lieby est transportée aux urgences de l'hôpital de Strasbourg. Elle s'exprime de plus en plus difficilement, peine à respirer, jusqu'à perdre connaissance. Les médecins la plongent alors dans un coma artificiel pour l'intuber et tenter de comprendre ce qui a provoqué son état. Mais les jours passent, et Angèle ne se réveille pas. Pour le personnel médical, le verdict est sans appel, la jeune femme est considérée comme morte. Pourtant, Angèle est bel et bien consciente, prisonnière de ce corps inerte.

Ce qu'elle va vivre alors ressemble de très près à l'enfer. Traitée comme un corps sans vie, le personnel soignant ne se soucie plus de ses ressentis. Les douleurs qu'on lui inflige sont bien pires que celles qu'elle avait ressenties jusqu'alors. Elle voudrait hurler, se débattre, mais elle ne peut que subir, suppliant intérieurement que ce calvaire prenne fin.

« La douleur est insupportable. Irréelle, indescriptible. Et elle est décuplée par mon impuissance : non seulement je ne peux pas me débattre, mais je ne peux pas même l'exprimer. Je meurs de souffrance et j'ai la discrétion suprême de n'en rien laisser paraître. Pas un cri, pas une grimace, pas même un frémissement. »

Jusqu'à un miracle : une larme.

Angèle Lieby ne cherche pas, avec ce livre, à régler ses comptes, mais bien à attirer l'attention sur cette expérience terrible qu'elle a vécue, d'alerter les soignants afin qu'aucun autre malade ne subisse à son tour de telles souffrances. Elle se veut porte-parole de ceux qui, comme elles, ont été ou seront un jour dans la même situation de vulnérabilité qu'elle. Pour que tout cela n'ait pas servi à rien. Pour que l'on s'interroge quant à la légitimité d'un diagnostique aussi brutal et catégorique à peine quelques heures après le moment auquel elle aurait dû se réveiller. Pour que l'erreur ne se reproduise pas.

Elle raconte avec beaucoup d'émotion ces instants de profonde solitude et de souffrance indicible, ce combat mental pour que la vie triomphe, mais aussi le retour difficile à l'autonomie, la nécessité de réapprendre à respirer, sans machine. « Ce ne sera pas simple de redevenir moi. »

Un témoignage aussi bouleversant que nécessaire, et une très belle leçon de courage.


Mélina Hoffmann

Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Septembre 2013.

28 sept. 2013

'Secrets de femmes - A cet instant de l'autre', de Nathalie Cougny


« Une femme meurt tous les trois jours en France sous les coups de son conjoint. »

Si ce chiffre reste beaucoup moins élevé que dans d'autres parties du monde, il n'en demeure pas moins affligeant, révoltant, inacceptable. Surtout si l'on considère que, si la violence conjugale connaît une issue dramatique pour un certain nombre de femmes, beaucoup d'autres subissent les coups et le harcèlement moral de leur conjoint, parfois sans que cela ne soit visible de l'extérieur. Pour ces femmes, ce n'est plus de vie dont il est question, mais de survie. La plupart d'entre elles se taisent. Seules 10,6% portent plainte.

Toutes, pourtant, sont profondément abimées quand elles ne sont pas complètement détruites, prisonnières d'un mal-être qui les ronge et bouleverse leur rapport au monde. 

Nathalie Cougny donne la parole à quelques-unes de ces femmes blessées, bafouées, à jamais marquées dans leur chair et leur âme par une relation – souvent longue - avec un homme violent. Pour certaines, l'état des lieux est toujours difficile à faire, même après plusieurs années. Les séquelles sont réelles, le rapport à l'autre et à l'amour inévitablement transformés, l'estime de soi rarement intacte, la reconstruction difficile. Leurs témoignages sont touchants, douloureux, sincères. Toutes s'interrogent sur leur incapacité à aimer et à être aimée, à faire à nouveau confiance à un homme.

« Mais cette histoire de 17 ans m'a brisée dans les profondeurs de l'amour, elle a dévié les chemins, elle a fracturé mes certitudes, défait à jamais les mailles de la confiance pour un homme. Je cherche un amour absolu qui  n'existe pas, un amour qui délivre constamment des preuves d'amour par peur d'être trahie, trompée, bafouée. »

Au-delà de ces témoignages poignants, l'auteur nous informe, nous alerte sur la place des femmes dans le monde et les discriminations dont elles font l'objet dans de nombreux domaines. Des chiffres tirés de divers rapports qui font froid dans le dos et qui interrogent. Ainsi, un rapport de 2007 de l'UNICEF révèle que si les femmes accomplissent 66% du travail mondial et produisent 50% de la nourriture, elles ne perçoivent en retour que 10% des revenus et 1% de la propriété. Et ce n'est qu'un exemple... 

La violence faite aux femmes est une réalité non négligeable et pourtant l'un des crimes les moins poursuivis. Comment expliquer que la société ferme les yeux face à un tel phénomène ? Pourquoi cette nécessité de l'homme d'avoir une emprise sur la femme ? Une prise de conscience est nécessaire pour lever les tabous et permettre aux femmes et aux hommes d'avancer enfin conjointement, sans supériorité ni domination de l'un sur l'autre.

Le chemin à parcourir est encore long, mais chacun d'entre nous peut apporter sa pierre à l'édifice en se faisant l'écho des cris du cœur de ces femmes aux destins brisés.


Mélina Hoffmann
Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Septembre 2013

11 août 2013

'Ne la quitte pas des yeux', Linwood Barclay




« Mon idée du bonheur ? Trois jours de pluie, un frigo bien rempli et le nouveau Linwood Barclay.»
Stephen King

David Harwood est journaliste local dans la ville de Promise Falls où il vit avec sa femme Jan et son jeune fils Ethan. Jan déprime depuis plusieurs semaines, aussi lorsqu’elle propose une virée en famille au parc d’attraction de Five Mountains réputé pour ses montagnes russes, David accepte. Cette sortie sera l’occasion pour lui de souffler un peu et pour sa femme de se changer les idées. Une belle journée en famille en perspective.
Mais à peine arrivés sur place, Jan se volatilise. David alerte la police, mais sa femme est introuvable. Enlèvement ? Fuite préméditée ? Suicide ?

Rapidement, et contre toute attente, David devient le suspect numéro 1. Il faut dire que tout l’accable : non seulement rien ne vient confirmer l’état dépressif de sa femme, mais rien même ne prouve qu’elle a mis les pieds avec lui dans ce parc d’attraction ! Pour David, c’est l’incompréhension totale. Fermement déterminé à découvrir la vérité et à retrouver sa femme, il mènera alors sa propre enquête. Mais de surprises en révélations, il se retrouvera face à une réalité qu’il n’aurait jamais envisagée et à une femme qu’il ne connaît pas si bien qu’il le croyait…

Ce n’est pas pour rien que l’on parle de Linwood Barclay comme l’un des nouveaux maîtres du polar !
Malgré une intrigue sans grande originalité et quelques invraisemblances que l’on pardonne volontiers, il signe ici un thriller convaincant et riche en suspense, ponctué de nombreux rebondissements et autres fausses pistes. Tout ce qu’il faut, en somme, pour capter notre attention d’un bout à l’autre, jusqu’à un dénouement surprenant.
Secrets, trahisons, mensonges, drames : tout y est !
Et si de nombreux éléments se laissent deviner assez facilement et peuvent donner l’impression au lecteur d’avoir presque toujours un temps d’avance sur l’histoire, le tout est suffisamment bien mené et rythmé pour que la recette prenne.

Un polar efficace et sans temps mort, qui devrait ravir les amateurs du genre.

Mélina Hoffmann

Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Juillet-Août 2013

4 août 2013

'Le manuel du serial killer', Frédéric Mars


« Dans deux ou trois heures tout au plus, ce garçon sera mort. (…) Je vous raconte la suite ? Les cris de la mère qui découvre son petit déjà quasi exsangue. Les hululements de douleur du môme qui se tient le ventre à deux mains. Ses convulsions sur le sol de la cuisine. (…) Alors ? Je vous la raconte ou pas, cette suite ? Non. Je vais plutôt vous parler de moi. C’est ça, de moi seul.  La mort est en moi. Là, dans ma tête. Elle y a toujours été comme chez elle. »
Sombre, prenant, torturé, angoissant, déstabilisant… Les qualificatifs ne manquent pas pour parler du dernier livre de Frédéric Mars !
L’auteur au large univers littéraire n’attend d’ailleurs même pas le début de l’intrigue pour semer le trouble, puisque le titre nous emmène déjà sur une fausse piste !
En effet, il ne s’agit pas là d’un manuel d’apprentissage pour devenir un parfait serial killer, et encore moins d’un livre d’horreur, mais bien d’un thriller psychologique habilement construit !
Et pour nous plonger complètement dans l’ambiance, Frédéric Mars n’a pas hésité à donner à son personnage principal le pseudonyme de l’écrivain créateur du célèbre personnage d’Hannibal Lecter !
Nous voici donc avec Thomas Harris, un brillant étudiant en littératures comparées à l’université d’Harvard, par ailleurs pas très gâté par la vie. En effet, confronté à la mort de ses parents dix ans plus tôt, le jeune homme qui a grandi en foyer souffre du syndrome de Korsakoff qui affecte sa mémoire, et doit également vivre avec un œil blanc et les moqueries dont il fait l’objet. 
Un personnage d’autant plus énigmatique qu’il va se retrouver de façon troublante au cœur d’une terrible affaire !
Tandis qu’il est chargé de trier les ouvrages reçus au service des manuscrits d’une maison d’édition dans laquelle il effectue un stage, le jeune homme se retrouve face à un texte des plus intrigants : Le Manuel du serial killer. Un manuscrit anonyme qui se révèle être un mode d’emploi précis et détaillé pour devenir un parfait tueur en série ! A la fois choqué et fasciné par cette découverte, Thomas décide de ne pas le conserver.
Aussi, la surprise est de taille lorsque, quelques semaines plus tard, le manuscrit apparaît dans la vitrine de toutes les librairies ! Une surprise qui vire aussitôt au cauchemar lorsque Thomas découvre qu’il est publié sous son propre nom ! La descente aux enfers commence alors pour le jeune homme lorsqu’il apparaît que le livre en question fournit les plus petits détails d’une série de meurtres d’enfants qui frappe la région depuis des mois. Thomas clame son innocence, en vain. Tout l’accable.
Qui est à l’origine de cette terrible machination ? Comment ce manuscrit a-t-il pu se retrouver entre les mains de milliers de lecteurs ? Qui en est le véritable auteur et pourquoi le publier sous le nom de Thomas Harris ? Mais d’ailleurs, qui est vraiment Thomas Harris ?
L’intrigue – absolument machiavélique - se tisse d’un bout à l’autre du roman, jusqu’à un dénouement aussi inattendu que déroutant.
Fiction et réalité se frôlent tout au long du livre, flirtent avec la frontière qui les séparent, allant même parfois jusqu’à se confondre.
Présent et passé s’entremêlent de même que différents points de vue narratifs se croisent. Ainsi, le récit à la première personne est entrecoupé de passages du fameux livre publié, ainsi que de retranscriptions de séances entre Thomas et son psychiatre. Difficile de deviner où tout cela va nous mener !
L’auteur brouille sans cesse les pistes, nous plonge dans un brouillard de confusion, nous manipule avec brio et maintient le suspense jusqu’aux toutes dernières pages.
Un thriller diaboliquement prenant qui joue avec nos nerfs !

Mélina Hoffmann

Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Juillet-Août 2013

24 juin 2013

'Animal emotion', Kyriakos Kaziras


« Mes photographies d’animaux peuvent donner l’impression de revêtir un côté extrême – à cause de la nature dite « sauvage » des animaux qui retiennent mes choix, à cause des destinations qui m’intéressent, qu’elles aient un caractère exotique, équatorial ou polaire, à cause de la très faible distance à laquelle je m’approche d’eux, de cette adrénaline que me valent ces prises de vue. Tout cela est vrai, mais le caractère « extrême » de mes images, l’intensité qu’elles renferment, du moins je l’espère, réside dans le regard croisé, celui de la bête et du photographe. »
Kyriakos Kaziras est photographe animalier professionnel. Passionné depuis toujours par la photographie et les voyages, il sillonne le monde, son appareil photo à la main, à la recherche d’instants rares et précieux que son objectif pourra immortaliser. Dans ce magnifique ouvrage, il nous emmène au plus près de la faune sauvage et nous livre des images fascinantes, d’une proximité troublante avec l’animal, toujours photographié en liberté.
Au gré de ses périples à travers l’Afrique du sud, l’Inde, l’Alaska ou encore l’Equateur, il nous fait partager ses rencontres avec des hippopotames, gorilles de montagne, léopards, ours polaires, tigres du Bengale, lions, éléphants ; avec un crabe rouge ou encore un colibri à ailes saphir, saisissant une expression, une émotion au plus profond du regard de l’animal.
Ses photos sont d’une intensité remarquable, certaines réellement bouleversantes, et il émane de chacune d’elles une humanité aussi surprenante que troublante.
Un album épuré qui rend un bel hommage à la faune et la flore sauvages à travers le regard d’un photographe dont le talent n’a d’égal que l’intensité de sa passion.
Un livre à offrir, à s’offrir, et à savourer avec toute l’attention qu’il mérite.

Mélina Hoffmann

 Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Juin 2013

3 juin 2013

'Les proies - Dans le harem de Kadhafi', Annick Cojean



Elles sont des centaines à avoir connu pour une nuit, une semaine, une année, parfois davantage, les coups, viols et autres perversions d’un tyran insatiable et brutal, souvent sous l’emprise de drogues ou d’alcool.
Durant ses 42 années passées au pouvoir et jusqu’à sa mort en octobre 2011, Mouammar Kadhafi s’est proclamé le défenseur des femmes dans une Lybie entièrement régie par des hommes. Pourtant, dans sa résidence fortifiée de Bab al-Azizia, le dictateur séquestrait des jeunes femmes, des jeunes filles, préalablement repérées par ses rabatteuses - dans les écoles, universités, prisons, salons de coiffure, de beauté, et même dans les mariages - qu’il contraignait ensuite par le chantage ou la force à devenir ses esclaves sexuelles. De jeunes hommes aussi, parfois, lorsqu’il ne tentait pas de s’attirer les faveurs d’actrices, femmes ou filles de ministres, ou encore d’épouses de chefs d’Etat africain en leur offrant de somptueux cadeaux.
« Le sexe était monnaie d’échange, moyen de promotion, instrument de pouvoir. Les mœurs du Guide se révélaient contagieuses. Sa mafia opérait de la même manière. Le système était corrompu jusqu’à la moelle. »
Annick Cojean est journaliste et écrivain. Lors d’un reportage à Tripoli sur la contribution des femmes lors de la Révolution en Lybie, elle a rencontré Soraya, une jeune femme de 22 ans dont le témoignage poignant et terrifiant nous est rapporté dans ce livre choc. Soraya avait à peine 15 ans lorsqu’elle a été repérée lors d’une visite de Kadhafi dans son école et enlevée le lendemain. Le début de l’enfer pour cette jeune fille qui, comme beaucoup d’autres choisies pour satisfaire la consommation quotidienne du Guide, se verra voler sa virginité, son enfance, ses rêves, et toute perspective d’avenir dans la société lybienne.
Ses confidences, livrées avec une grande sincérité, font froid dans le dos tant elles révèlent la violence, l’humiliation et la cruauté dont ont été victimes dans la plus totale impunité nombre de femmes, certains sévices les obligeant parfois à passer directement de la chambre de Kadhafi à l’hôpital pour soigner des blessures internes.
Annick Cojean, qui a reçu le Grand Prix de la Presse internationale par l’APE – Association de la Presse étrangère – pour l’ensemble de son œuvre sur la Lybie, évoque néanmoins la difficulté de mener une telle enquête dans une société où le viol – et plus généralement la sexualité – sont aujourd’hui encore des tabous. Si quelques-unes des victimes du dictateur ont accepté de se confier à la journaliste, la plupart se réfugient dans le silence, et toutes vivent dans la terreur.
« Sa révolte est la mienne. Et j’aurais bien voulu aussi la partager avec d’autres Lybiennes : magistrates, avocates, proches du CNT, défenseuses des droits de la personne. Aucune, hélas, n’en fera pour l’heure son combat. Trop sensible. Trop tabou. Rien à y gagner. Tout à y perdre. Dans un pays entièrement entre les mains des hommes, les crimes sexuels ne seront ni débattus ni jugés. Les porteuses de messages seront  décrétées inconvenantes ou menteuses. Les victimes, pour survivre, devront rester cachées. »
Annick Cojean lève un peu plus le voile sur les coulisses d’un régime aux nombreuses complicités au-delà même des frontières de la Lybie, qui faisait de la violence et du sexe ses armes de pouvoir et de pression.
Ce livre, qui arrivera en Lybie en fin d’année, mériterait une très large lecture. Bien que l’on reste un peu sur notre faim quant aux explications sur les rouages de ce système et au devenir de ces femmes, on dévore avec autant d’intérêt que d’effarement l’enquête de la journaliste ainsi que le récit des témoignages souvent crus de Soraya et quelques autres jeunes victimes de ce prédateur au sadisme sans borne. Car c’est bien là que la confession de Soraya trouve sa motivation principale : donner voix à toutes ces souffrances silencieuses, et aider à ce que ces femmes aux vies saccagées et souvent rejetées par leurs propres familles, soient enfin considérées comme des victimes. Et que le monde ouvre les yeux, enfin. Il semblerait que le chemin soit encore long, mais la démarche est à féliciter et à soutenir.
Une lecture qui frôle parfois l’insoutenable mais instructive et terriblement nécessaire.
Mélina Hoffmann

Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Mai 2013

21 mai 2013

'Le mauvais temps', Paul Guimard




« Sans doute, la vie n’est-elle pas faite pour les adolescents. (…) ils l’inventent pour la rendre semblable à eux mais l’illusion est brève. Lorsqu’ils s’aperçoivent que cette vie rêvée est en rupture de stock pour la plupart des dons qu’ils réclament d’elle, ils chavirent dans la mélancolie. Il n’est ni facile ni plaisant de changer de peau, d’autant moins que la mue des hommes s’accomplit à contresens, du papillon à la chenille, et que la perspective de perdre ses ailes et d’apprendre à ramper n’est pas exaltante. Alors on refuse, on se cogne contre les barreaux de la cage. »

C’est l’histoire de Monsieur Robert, cinquantenaire, veuf, mûr et lucide. C’est aussi l’histoire de Bob, adolescent inexpérimenté, bohème, empli de craintes et d’illusions.
C’est finalement l’histoire d’un homme à l’intérieur duquel Robert et Bob se rencontrent, se découvrent, se heurtent l’un à l’autre, tentent de cohabiter jusqu’au jour où la femme qu’il aime lui propose de la rejoindre à Amsterdam. En proie à ses impulsions d’adolescent, Monsieur Robert prend la fuite et se réfugie dans sa Bretagne natale pour  prendre la mer sur son bateau. Surpris par le mauvais temps, il devra alors résister à une tempête qui se révèlera plus intérieure qu’extérieure…
Cette histoire est celle d’un homme, mais c’est surtout le récit d’une naissance, celle qui survient au terme d’un long et souvent douloureux cheminement vers soi-même, vers sa propre paix intérieure, vers l’âge adulte. Un cheminement nécessaire pour apprendre à vivre avec soi, avec les autres aussi. Parce que « C’est bon, les autres, c’est chaud, c’est nécessaire. »
A travers les traits du roman, Paul Guimard décrit le parcours initiatique que chacun de nous aurait la possibilité d’accomplir pour réconcilier l’adolescent et l’adulte qui s’empêchent d’exister pleinement l’un l’autre. Il s’agit de laisser s’éveiller cet Autre que nous cherchons sans cesse ailleurs alors qu’il sommeille en nous, en chacun de nous, tout comme le beau temps et le mauvais.
Oser laisser derrière soi l’enfant rempli d’illusions et d’attentes irréalistes pour accepter enfin la vie telle qu’elle est, jouir pleinement des instants de bonheur avec la conscience de leur valeur et de leur impermanence qui les rend tellement précieux.
« Il faudrait parvenir à cette sagesse élémentaire de considérer les ténèbres où nous allons sans plus d'angoisse que les ténèbres d'où nous venons. Ainsi, la vie prend son vrai sens : un moment de lumière. »
C’est une lutte intérieure, un combat contre cette partie de soi qui nous limite, nous fait fuir quand nous gagnerions à rester, nous taire quand quelques mots pourraient tout changer, s’abstenir quand il aurait valu la peine d’oser. Une « bourrasque intime » qui fait chavirer l’être tout entier pour le forcer à nager plutôt que de se laisser dériver par le courant.
Un roman métaphorique plein de tendresse, de douceur et d’amertume, riche d’enseignements et de sagesse.
Mélina Hoffmann
 
Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Mai 2013 

3 avr. 2013

'L'Apothicaire', Henri Loevenbruck




« - Notre première expérience de vie, dans le ventre de notre mère, est une expérience solitaire. Dès lors, toute son existence, on cherche l'Autre. Désespérément. On cherche une âme soeur, une entière compagnie, comme pour soigner cette solitude première, tu comprends ? Et puis les années passent, les illusions s'abîment, et la vie nous apprend à nous préparer à retrouver cette solitude. Ainsi est le sens de la vie : au contact d'autrui, il s'agit d'accepter qu'un jour nous serons seuls à nouveau. Et l'accepter n'est pas une mince affaire, je te l'accorde. Mais je crois y être parvenu. Je suis prêt. »

Il est des livres que l’on oublie aussi vite qu’on les a lus. Certains parviennent à nous tenir en haleine jusqu’à un dénouement souvent décevant. Il en est d’autres dont on tourne péniblement les pages dans l’attente d’un petit quelque chose en plus qui n’arrive pas toujours. Et puis il est des livres, plus rares, par lesquels on se laisse posséder, envahir ; des livres qui nous offrent bien plus qu’un moment d’évasion ou de détente, avec lesquels se tisse un lien étroit et dont l’empreinte résiste au temps.

Nul doute que L’Apothicaire appartient à cette dernière catégorie. Entre le polar, le roman historique, le conte philosophique ou encore ésotérique, Henri Loevenbruck a préféré ne pas choisir, et autant dire qu’il a bien fait !

Nous voilà donc immergés en 1313, dans le Paris médiéval de Philippe le Bel et des Templiers où sévissent luttes de pouvoir et autres querelles théologiques. Par un matin de janvier, Andreas Saint-Loup, fameux apothicaire de la rue Saint-Denis, découvre dans sa demeure une pièce dont l’existence semble avoir échappé à tous ses habitants. Tandis qu’il tente de trouver une explication rationnelle à ce phénomène - rejetant toute interprétation mystique ou religieuse - d’autres évènements étranges se produisent…

Comment des pans du passé peuvent-ils avoir échappé à la mémoire de tous ? Et pourquoi les recherches d’Andreas Saint-Loup semblent tant déranger certains hommes de pouvoirs bien décidés à le faire taire ? Soupçonné d’hérésie et pourchassé par l’Inquisiteur de France, l’Apothicaire décide alors de partir sur les traces de ce mystérieux passé et se lance dans une quête de la vérité qui l’emmènera de Paris au Mont Sinaï, en passant par Saint-Jacques de Compostelle. Tout au long de ce périple qui le mettra face à de nombreux dangers, il pourra compter sur le soutien inconditionnel de son jeune apprenti, Robin, ainsi que sur celui d’Aalis, une petite fille confrontée trop tôt aux désillusions de la vie, dont les deux hommes croiseront le chemin.

Quelques pages suffisent pour se laisser envoûter par la plume fluide et gracieuse de l’auteur, et par ce personnage d’Andreas Saint-Loup auquel on sent bien que l’on va finir par s’attacher malgré la présentation plutôt rugueuse qui en est faite : celle d’un être sombre, peu bavard, impassible, solitaire, provocant, objet d’admiration et de respect. Un homme d’esprit ; être singulier à l’histoire tout aussi singulière. On l’imagine d’ailleurs sans peine cet Apothicaire – de même que l’ensemble des personnages et des lieux évoqués – au gré des méticuleuses et souvent délicieusement métaphoriques descriptions qui parsèment le récit.

« Ses yeux noirs, soulignés de cernes épais, brillaient d'un reflet d'argent, comme si deux petites lunes d'hiver, la nuit de sa naissance, étaient venues se graver à jamais au bord de ses pupilles. »

A mesure que nous voyageons aux côtés de ces trois personnages terriblement attachants, l’auteur s’adresse à nous et nous offre – dans une langue datée et sublimée – de nombreuses digressions philosophiques qui nous emmènent dans les tréfonds de notre être, là où sommeillent nos interrogations les plus existentielles. Une construction narrative qui n’est évidemment pas sans rappeler un certain Alexandre Dumas, auquel Henri Loevenbruck multiplie les clins d’œil.

« Ce besoin d'amour et de fraternité qui étreint même le plus vil des hommes n'est-il pas la preuve de notre inextinguible quête d'un Autre qui nous fasse oublier que nous ne sommes qu'un ? (…) Et quand bien même on ne la trouve jamais vraiment, on continue, pourtant, de chercher jusqu'au dernier instant cette personne qui n'existe pas, comme la promesse d'un antidote qui saurait panser toutes les plaies de l'existence. »

L’Apothicaire fait partie de ces livres dont on aime relire des passages, certains pour la sagesse qui s’en dégage, d’autres pour la douloureuse réalité qu’ils expriment et à laquelle il est parfois nécessaire de se reconnecter ; d’autres enfin pour la simple beauté de mots juxtaposés dans une alchimie parfaite. C’est à se demander si Henri Loevenbruck écrit avec un stylo ou avec un pinceau ! En tout cas, il est certain qu’il est ici question d’Art, et le plaisir qu’a pris l’auteur à l’écriture de ce livre est palpable et nous contamine jusqu’à un dénouement surprenant.

Un dénouement en points de suspension toutefois, car si le livre se termine, il n’en finit pas moins de nous hanter, point de départ de nombreux questionnements sur le sens de la vie, la solitude, l’amour, ou encore la mélancolie. Et si, à trop chercher quelque chose ou quelqu’un qui, bien souvent n’existe pas, nous finissions par nous perdre nous-même ? Et si, comme Andreas Saint-Loup, à force de chercher à comprendre tout ce qui nous entoure, on passait à côté de soi ?

L’Apothicaire est une œuvre érudite et passionnante - tant d’un point de vue intellectuel qu’émotionnel – qui nous plonge dans une intrigue palpitante derrière laquelle se dessine, en filigrane, une quête philosophique et spirituelle des plus contemporaines. Un immense coup de cœur.


Mélina Hoffmann
Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Décembre 2011   

Découvrez mon interview d'Henri Loevenbruck ICI.  

27 mars 2013

'La vie devant soi', Romain Gary


« Monsieur Hamil paraissait tout triste. C’est ses yeux qui faisaient ça. C’est toujours dans les yeux que les gens sont les plus tristes. »
Mohammed, c’est un petit garçon arabe qui ne sait pas très bien quel âge il a, ni d’où il vient. Aucun document pour le « prouver » comme il dit, seulement les paroles de Madame Rosa, ancienne prostituée juive déportée à Auschwitz qui l’a recueilli et élevé, et qui tente du mieux qu’elle peut de le préserver d’une réalité trop brutale.
Madame Rosa habite « au sixième à pied » d’un appartement de Belleville, dans le XXème arrondissement de Paris. Elle y recueille clandestinement des enfants « nés de travers », dont les mères sont des prostituées qui ont du continuer à gagner leur vie en « se défendant » sur le trottoir. Momo, Banania, Michel, Moïse… Des « enfants de pute » qu’elle protège des nazis, des proxénètes et de l’Assistance Publique.
Alors forcément, la vie, ça a un goût un peu amer quand elle vous accueille sans vraiment vous vouloir…
« Je devais avoir quoi huit, neuf ou dix ans et j’avais très peur de me trouver avec personne au monde. Plus Madame Rosa avait du mal à monter les six étages et plus elle s’asseyait après, et plus je me sentais moins et j’avais peur. »
C’est un lien fusionnel et maternel qui unit la vieille femme au petit Momo ; deux êtres fragiles, écorchés, qui prennent soin l’un de l’autre avec une profonde tendresse.
Momo est un petit garçon doté d’une grande intelligence. Une intelligence qui s’exprime avec des mots d’enfants et une naïveté attendrissante, dont on se délecte tout au long de ce récit. Car c’est à lui que Romain Gary confie la plume dans ce roman. Les expressions figurées sont employées au sens propre et côtoient des mots inventés, déformés, et autres paroles écrites comme on les dit quand on a une petite dizaine d’années et que la vie a oublié de commencer par nous faire croire qu’elle serait belle ; des descriptions coquasses mais bouleversantes de sincérité, et qui font immanquablement sourire.
« Les gens tiennent à la vie plus qu’à n’importe quoi, c’est même marrant quand on pense à toutes les belles choses qu’il y a dans le monde. »
Momo raconte son quotidien avec Madame Rosa, qui « s’habille toujours longtemps pour sortir parce qu’elle a été une femme et ça lui est resté encore un peu » et qui se parfume toujours derrière les oreilles, « peut-être pour que ça ne se voie pas ».
On est forcément touché par ces deux êtres écorchés que tout oppose en apparence mais qu’un amour profond unit. Touché par ce petit garçon qui se demande si on peut vivre sans amour et qui a transformé son parapluie en un ami imaginaire…
Il y a aussi ce petit caniche gris qu’il vole et qu’il se met à aimer « comme c’est pas permis » avant de le vendre pour qu’il ne manque de rien et soit plus heureux. L’argent reçu, il s’en moque et le jette dans une bouche d’égout…
Inquiétée par quelques crises de colère de ce type, Madame Rosa emmène à plusieurs reprises Momo chez le médecin, Monsieur Hamil. Mais à chacune de ces visites, c’est à elle que ce dernier prescrit du repos ou des médicaments. Lorsque la vieille femme tombe malade, Momo décide de s’occuper d’elle à son tour et l’aide à se cacher dans ce qu’elle appelle son « trou juif », pour que sa volonté de ne pas mourir à l’hôpital soit respectée.
C’est un roman triste et tendre, sombre et optimiste, violent et empli d’humanité, qui hante longtemps notre esprit. Romain Gary aborde des thèmes profonds, souvent douloureux – tels que la vieillesse, l’euthanasie, la mixité sociale, la solidarité entre des êtres de générations, cultures ou religions différentes, ou encore le besoin d’amour, avec une légèreté de ton et un optimisme naïf permis par le très jeune âge et l’imagination débordante de son narrateur. Ainsi, l’humour vient teinter de douceur les noirceurs de l’existence et défier le désespoir de vivre.
C’est sous le pseudonyme d’Emile Ajar que Romain Gary publia ‘La vie devant soi’ en 1975. Ce nom d’emprunt et la complicité de son neveu Paul Pavlovitch qui se présenta comme l’auteur, lui permirent d’être récompensé d’un Prix Goncourt pour ce roman. Prix qu’il n’aurait jamais dû recevoir puisqu’il avait déjà été récompensé pour ‘Les racines du ciel’ en 1956.
Cette supercherie ne fut révélée qu’après la mort de Romain Gary qui mit fin à ses jours en 1980 et s’inscrivit comme le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises ce prix prestigieux et convoité.

Mélina Hoffmann        


Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Mars 2012   
 

8 mars 2013

'Le livre de l'intranquillité', Fernando Pessoa



« Je suis les faubourgs d'une ville qui n'existe pas, le commentaire prolixe d'un livre que nul n'a jamais écrit. Je ne suis personne, personne. Je ne sais ni sentir, ni penser, ni vouloir. Je suis le personnage d'un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d'un être qui n'a pas su m'achever. »
Voilà un livre qui coupe le souffle, un ovni littéraire qui nous chahute avec douceur et violence tout à la fois, sans plus quitter notre quotidien. Et on se demande pourquoi on ne l’a pas eu entre les mains avant. Avant tous les autres, avant aujourd’hui, avant le reste aussi.
Encore faut-il être prêt à ingérer ces quelques 600 pages de prose agonisante et désordonnée, et à plonger dans les tréfonds de l’âme humaine, là où git l’être dans sa nudité la plus absolue, là où l’on évite généralement de s’aventurer. Mais il suffit d’y prêter un œil pour être littéralement ensorcelé par ce qui se dégage de grandiose et de fascinant de l’œuvre posthume de ce célèbre poète portugais du XXème siècle.
Ce livre est en réalité le journal qu’a tenu Fernando Pessoa tout au long de sa vie sous l’identité d’un modeste employé de bureau de Lisbonne, Bernardo Soares, l’un de ses nombreux homonymes.
Il y impose une langue et un style singuliers, ne respectant aucun cadre, aucune structure, et transcrivant de manière complètement brute et décousue les tourments qui l’habitent, ses réflexions sur la vie, l’humain, l’amour, l’Art...

La prose de Fernando Pessoa a ceci d’extraordinaire qu’elle dépeint les choses, les êtres, la vie en général, avec une lucidité étourdissante. La réalité semble littéralement habiter ses mots ; les impressions et les sensations se dessinent sous sa plume tels des paysages.
Une conscience exacerbée qui lui rend l’existence presque insoutenable.
« Qui donc me sauvera d'exister ?
Je gis ma vie. »

On se surprend pourtant, parfois, à lui envier cette lucidité tant elle semble par ailleurs le libérer de quelque chose. Un quelque chose qui pourrait ressembler à l’espoir, finalement...
Avec une humilité désarmante et même une indifférence avouée à son égard, il nous livre ses angoisses les plus profondes, sa vision sombre du monde, son dégoût des hommes, son ennui face aux sensations et aux émotions, sa douleur d’exister.
Fernando Pessoa assume sa vie comme une perpétuelle errance, une inconsistance à laquelle seul l’Art peut donner un sens, et porte en lui une profonde tristesse qui donne à toutes choses un goût prématuré de nostalgie, une douce amertume. Cette intranquillité qui l’habite nous gagne également un peu plus à chaque page, et pourtant, il émane de toute cette grisaille de l’âme quelque chose de lumineux, de réconfortant. La plume de Pessoa est à ce point gorgée de poésie que même les mots les plus douloureux ressemblent à des caresses, et qu’une fois la lecture terminée, on y revient sans cesse puiser ça et là un peu de cette douceur.
« Un froid angoissé pose ses mains glacées autour de mon pauvre coeur. Les heures grises s'étirent, s'interminabilisent dans le temps ; les instants se traînent. »
Passionné, pessimiste, affamé d’une affection qu’il n’a jamais reçue, celui dont le nom signifie ‘personne’ en portugais – ça ne s’invente pas ! - se considère comme n’étant fait que d’inachevé et de renoncements, rêvant de disparaître, non pas au sens de mourir, mais au sens métaphysique de ‘non-exister’.
A mi-chemin entre le rêve éveillé et la folie, Pessoa touche du doigt l’impalpable, traduit en mots des sensations à la lisière de l’indicible. Il cherche à se vivre pleinement autant qu’à se fuir. Cette impossibilité le plonge dans une réelle incapacité à vivre et l’amène à privilégier le rêve et l’espace confortable de sa liberté intérieure.
« Vis ta vie. Ne soit pas vécu par elle. Dans la vérité et dans l'erreur, dans le plaisir et dans le dégoût de vivre, soit ton être véritable. Tu n'y parviendras qu'en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c'est celle qui, loin de t'appartenir, appartient aux autres. Tu remplaceras donc la vie par le rêve, et ne te soucieras que de rêver à la perfection. Dans aucun des actes de la vie réelle, depuis celui de naître jusqu'à celui de mourir, tu n'agis vraiment : tu es agi ; tu ne vis pas : tu es seulement vécu. »
Ce livre est le chef-d’œuvre d’un génie littéraire, rien de moins. On ne se remet pas complètement d’une telle lecture et des questionnements philosophiques et métaphysiques qu’elle pose.  On y laisse un bout de soi, on en ressort transcendé, habité par quelque chose de nouveau.
« Je voudrais que la lecture de ce livre vous laisse l'impression d'avoir traversé un cauchemar voluptueux. »  Fernando Pessoa n’aurait pas pu mieux s’y prendre ! Aucun cauchemar n’a jamais été aussi doux, et aucun réveil n’a jamais donné à ce point l’envie de se rendormir.

Mélina Hoffmann
Chronique publiée dans le BSC NEWS MAGAZINE de Février 2012